Pandora et la boîte fatale des Humanités numériques

Je n’ai revu la Pandora que l’année suivante, dans une froide capitale du Nord. Ma voiture s’arrêta tout à coup au milieu de la grande place, et un sourire divin me cloua sans forces sur le sol.

― « Te voilà encore, enchanteresse, m’écriai-je, et la boîte fatale, qu’en as-tu fait ?

― Je l’ai remplie pour toi, dit-elle, des plus beaux joujoux de Nuremberg. Ne viendras-tu pas les admirer ? »

Mais je me pris à fuir à toutes jambes vers la place de la Monnaie.

― « O fils des dieux, père des hommes ! criait-elle, arrête un peu. C’est aujourd’hui la Saint-Sylvestre comme l’an passé… Où as-tu caché le feu du ciel que tu dérobas à Jupiter ? »

Je ne voulus pas répondre : le nom de Prométhée me déplaît toujours singulièrement, car je sens encore à mon flanc le bec éternel du vautour dont Alcide m’a délivré. O Jupiter ! quand finira mon supplice ?

Gérard de Nerval, La Pandora

[Ce texte a été modifié le 8 juillet à 16:39, grâce aux remarques pertinentes de Caroline Muller et ses collègues, que je remercie ici, pour pallier à des erreurs liées aux biais de genre]

Très clairement, depuis le billet d’Emilien Ruiz, on a ouvert la boîte de Pandore des Humanités numériques.

Les Humanités numériques comme cheval de Troie

Soyons honnêtes: j’ai lancé des projets estampillés « Digital Humanities » depuis plus de quinze ans, bien avant que le terme n’arrive comme un tsunami, comme une sorte de réponse à un besoin d’identité fort et comme un label destiné à favoriser le financement de projets. J’ai encore en tête les confidences publiques d’un responsable du CNRS qui alors n’avait pas hésité à associer le concept « Humanités numériques » avec l’octroi d’un soutien financier. Aussi et surtout parce que j’y croyais, dur comme fer. A l’époque, et pendant des années, j’ai soutenu cette identité, en préférant la traduction anglaise d’ailleurs, davantage audible du point de vue sémantique. Je n’étais pas et je ne suis pas un spécialiste des humanités numériques, au sens technique, même si on m’a souvent fait l’honneur de le croire. Je suis avant tout un historien qui a, je crois, compris, comme mon prédécesseur à Louvain, Léopold Genicot, la nécessité d’intégrer les dynamiques, les techniques, les savoirs-faire du numérique au sein de nos disciplines. Je me suis emparé du concept d’Humanités numériques, comme nous l’avons tous fait, il y a plus de dix ans, avec des objectifs à la fois politiques, sociologiques et scientifiques. Il fallait renforcer cette place du numérique encore vacillante, lutter contre ceux qui n’y croyaient et qui n’y croient pas, comme on n’a jamais cru à la codicologie quantitative au point de tout faire pour torpiller ou saboter l’outil. Humanités numériques, donc. Il fallait financer les équipes de techniciens de nos labos, recruter des techniciens de tout type, du développeur au webdesigner ou au spécialiste data. Il fallait se battre pour imposer de nouvelles façons de travailler et de découvrir, en espérant connecter via l’Open data les données scientifiques, puis les publier en Open access. Il fallait faire entrer le numérique dans les forteresses des disciplines et les Humanités numériques me semblaient le bon cheval de Troie, comme elles l’ont semblé encore par la suite à bien d’autres.

Je me souviens encore des définitions que proposaient les collègues au début des années 2010, dans le cadre du DH Day, pour qualifier les humanités numériques, et notamment celle de Mark Marino, en 2012: « A name that marks a moment of transition; the current name for humanities inquiry driven by or dependent on computers or digitally born objects of study; a temporary epithet for what will eventually be called merely Humanities ». De manière consciente, j’ai utilisé ce concept d’Humanités numériques pour ce faire, parce qu’il faut nommer clairement et brillamment un objet pour l’imposer. J’y croyais, profondément. Il fallait donc: diffuser les concepts du numériques afin qu’ils soient adoptés et acceptés partout ; changer les méthodes et techniques d’enseignement par et du numérique ; imposer la création d’équipes de techniciennes et techniciens au sein des équipes CNRS ou des UFR afin de lancer les projets ; construire des plateformes et des outils accessibles et acceptés par tous ; stimuler les changements de paradigmes scientifiques à l’aide du numérique. C’était il y a quinze ans, disons dix ans.

Au cœur des ruines de Troie

Où en est-on? Je rejoins hélas totalement Gautier Poupeau, qui a avec moi assisté à l’avènement de la catastrophe –nous y avons contribué tous deux, sans hésiter. Nous avons tous les deux ensuite construit une vie différente, en dehors de ce cadre, qui nous permet de juger les évènements du point de vue de Sirius. Je vous passe mon pédigrée, qui ne signifie pas que je sois compétent, mais seulement que j’ai vécu et acquis une expérience et que j’en ai tiré un jugement, que je veux partager avec vous.

Alors, où en est-on? J’ai vu monter au créneau, après ma génération, de deux à trois générations qui ont toutes repris ce flambeau, ces déclarations convaincues avec la même volonté probablement naïve. En fait, le même discours que vous tenez depuis quelques jours sur la liste DH ou sur Twitter et qui est le mien, le nôtre depuis quinze à dix ans. Au coeur, il y avait, il y a la nécessité de renforcer la dynamique numérique, d’avoir des équipes fortes et reconnues, de développer les nouveaux paradigmes scientifiques. Vous ne dites pas autre chose que nous, dans les grandes lignes. Les changements depuis toutes ces années ne sont donc pas à la hauteur de nos attentes.  Combien d’équipes fortes de techniciennes, techniciens et d’ingénieure ou ingénieurs existent aujourd’hui? Où sont les développeurs, les spécialistes data, les spécialistes AI ? Où sont les vrais ingénieures dans nos équipes ? Où en est l’expertise numérique de pointe et pérenne dans nos équipes ? Combien de projets ANR sont sortis du traditionnel cadre « publication XML plus ou moins TEI », combien ont développé d’emblée des outils d’exploitation de leurs données, combien ont prévu ce qu’il fallait et qui il fallait pour ce faire? Combien de corpus numériques ANR sont accessibles et pérennisés aujourd’hui (et ce n’est certainement pas la faute d’Huma-Num, qui abat un boulot extraordinaire, malgré des effectifs effroyablement réduits)?[1] Combien de corpus n’arrivent-ils pas aux consortiums d’Huma-Num en criant au secours?

Restent les extraordinaires percées scientifiques qu’ont accompli quelques chercheuses et chercheurs qui se tuent à chercher des financements. Je citerai la reconnaissance automatique des écritures manucrites  avec Dominique Stutzmann, avec Peter Stokes et Daniel Stökl Ben Ezra ; l’édition électronique et l’implantation de la TEI en France, avec Marjorie Burghart ; les travaux remarquables de Dorothy Porter, relatifs aux manuscrits, à leur numérisation et à leur édition ; ou encore le rôle fondateur de Melissa Terras au Royaume Uni (il suffit de parcourir sa biographie) ; la stylométrie dont un des princes est le gantois Mike Kestemont, que tout le monde s’arrache ; les travaux de Pierre-Carl Langlais – ce n’est pas un médiéviste, mais il le mériterait… il y en a beaucoup d’autres, évidemment. Mais si vous avez bien noté, ils sont plutôt seuls, entourés par une équipe qu’ils ont pu réunir avec difficulté, faite de financements épars. Ou même carrément seuls. Débordés, au bord du burn out.

En clair, presque rien n’a avancé. Pire, le numérique n’a pas percolé aussi fort qu’on l’avait espéré. Certes, tous ceux qui cotisent à Humanistica et qui sont à Utrecht ces jours sont de vrais convertis er des missionnaires convaincus. Mais où sont les autres? Qui va suivre les résultats de cette grand-messe? Sur l’ensemble des médiévistes français ou belges, à votre avis? 5%? 2%? Est-ce normal? En 15 ans? Disons 10 ans, depuis le véritable développement des Humanités numériques?

Je suis heureux et fier de piloter le consortium COSME², cette équipe à laquelle le conseil scientifique d’Huma-Num a demandé de constituer et consolider une communauté de chercheuses et chercheurs réunis autour d’un objet commun, ici en l’occurrence, les sources médiévales. Ce n’est pas le lieu, ici, de dire le succès du groupe, mais plutôt de souligner sa spécificité et notamment une constatation étrange, que j’ai très vite faite : au sein de ce groupe qui rassemble, à vue de nez, entre 80 et 90% des équipes d’historiens et historiennes médiévistes qui s’occupent de corpus numériques en France, personne n’a jamais utilisé le concept d’Humanités numériques. Les soucis y sont très pragmatiques : sauver un corpus, trouver des moyens pour le publier, tenter de le pérenniser, soutenir une opération numérique en danger, connecter les données les unes aux autres. On est parfois loin des préoccupations des DH et malheureusement, on est assez loin de la fine pointe technologique à laquelle je faisais allusion tout à l’heure.  Ce qui n’empêche que pour moi, c’est là, au sein de mes collègues, au cœur de ma tribu de médiévistes, les mains écorchées sur le fil de fer barbelé de la vie vraiment vécue des équipes, que je me sens utile, heureux, au plus près des DH canal historique. Au service de l’intégration du numérique dans les équipes, au service du sauvetage des corpus et l’enrichissement des données, au service de la publication de ces projets, qui pour certains sont des zombies, des revenants.  

Au colloque DH2019, vous n’en verrez guère, de mes collègues de COSME². Quelques-uns, les plus jeunes, ceux qui courent vite et bien et qui jouent toutes leurs cartes : je les en remercie. Eliana Magnani aussi, à la pointe du travail sur la lemmatisation des textes médiévaux depuis des années, et qui m’aide à défendre bec et ongles COSME² sur tous les terrains –puisque demain je ne peux venir, un océan nous séparant. Les autres, non. Pourquoi ? Parce que la plupart ont bien autre chose à faire que courir encore un nouveau congrès, ils et elles ont déjà leur propre discipline à défendre. Et surtout, nombre ne se retrouvent pas dans ce monde à part des « Humanités numériques ». Une seule chose leur importe : les corpus de médiévistes. Ils ont compris l’importance de travailler ensemble mais l’entre-soi apparent des HN, ce jargon et ce petit monde heureux, ils ne s’y retrouvent pas. La conversion n’est pas complète, les missionnaires sont restés dans le chœur et sont séparés du peuple des convertis par un immense jubé.  

Le feu du ciel

Comme toujours, je ne compte pas terminer cette longue déploration avec le drapeau noir planté sur la tête. Il convient de réagir. Maintenant.

Il n’est pas question de vous mépriser, vous toutes et tous qui faites un travail remarquable dans le cadre de ces Humanités numériques ici assiégées, à leur tour. C’est justement parce que vos compétences et votre savoir-faire sont inestimables que je me permets de vous proposer cette réflexion. J’espère que ce plaidoyer, qui complète celui de Gautier Poupeau pour une revalorisation du rôle des ingénieurs et techniciens, ne sera pas jeté aux oubliettes. S’enfermer dans son confort serait la pire des choses. Brisez mon texte si vous voulez, mais réagissez, et surtout proposez autre chose. Comment allez-vous réagir par rapport aux attentes et aux interrogations de mes collègues de COSME² ?

Il n’y a pas, selon moi, une seule solution. Mais parmi les solutions, il y a la nécessité de casser les frontières entre les HN et les disciplines traditionnelles. Proposez des articles aux revues traditionnelles, jouant sur tous les tableaux ; appuyez-vous pour ce faire sur les comités de rédaction qui se rajeunissent très vite. Montrez les HN sur le champ de bataille. Participez aux colloques disciplinaires. A l’International Medieval Congress de Leeds, la semaine passée, de nombreuses sessions étaient dédiées aux digital medievalists. C’est un premier pas. Développez les formations, les enseignements techniques, partout, sans crainte d’apprendre à se salir les mains dans le cambouis – c’est de cela que jeunes et moins jeunes ont besoin. Apprenez à un old white man à utiliser QGIS, sa vie en sera changée et sa vision du numérique s’affranchira de ses œillères. Rien ne vous empêche de continuer des réunions techniques, spécialisées, autour du numérique, mais elles ne doivent pas être votre seul lieu d’échange.  

Le renforcement des disciplines traditionnelles par l’intégration de la dynamique du numérique ne peut que servir aux uns et aux autres : les lignes des disciplines traditionnelles bougeront, à coup sûr, et je ne serais pas surpris de voir des ponts entre l’histoire, la littérature, l’archéologie, la philologie être jetés grâce à cela.

Restent deux problèmes essentiels : les disciplines traditionnelles vous écouteront-elles et vous accueilleront-elles ? Je n’en sais rien, mais je crois que seule une politique d’entrisme fort, couplée à une pédagogie adaptée pourrait le permettre. Je crois aussi que les temps sont mûrs. Il y a quand même une différence par rapport à il y a dix ans : désormais, nul ne pense plus que le numérique est une mode qui va passer. L’autre problème, c’est celui des moyens et notamment du renforcement nécessaire du nombre et de la place des ingénieurs et des techniciens, statutaires ou contractuels (mais pas précaires).  Tout est ici aussi affaire d’intégration et de force disciplinaire. Les HN ne constituent pas une discipline au CNU, mais intégrées aux disciplines existantes, elles les renforcent et ensemble peuvent lutter pour leur survie et, espérons-le, leur développement.  Ensemble, c’est à nous de dérober le feu du ciel.


[1] Même si les choses se sont bien améliorées, comme l’a souligné Aurélien Berra sur la liste DH, parce que les comités d’évaluation ont intégré, le plus souvent, des « spécialistes numériques » qui ont su pointer du doigt les problèmes et contribué à transformer les dossiers.

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Publié par

Paul Bertrand

Historien débordé, débordant, débardeur, trop bavard et pas assez prudent (aka Zid)

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